LA RÉVOLUTION DU PROFESSEUR HENRI LESTRADET
 
 
Pages d'Histoire Anouchka Coussaert
 
   
  Le 14 juillet 1953, la première des colonies pour enfants diabétiques fonctionne. ÉGALITÉ (avec les non diabétiques) et FRATERNITÉ " bien comprise " (du " citoyen actif et responsable "). Il nous subjugua. Nous étions arrivés, maigres et sans espoir, ne connaissant plus que la soif, les privations, les malaises, les lits de malade, et le déses-poir de nos parents nous voyant déjà dans la tombe. En une dizaine jours, Akéla nous avait rendu la vie. Et ce 14 juillet, il promettait un AVENIR. Depuis, je fête toujours la Révolution avec une pensée affectueuse pour mon vieux chef de meute

 
  Akéla est mort cette année, le 14 juillet. Je revois son regard malicieux… Sentant sa fin venir, il a dû préférer ce jour-là. C'était un grand révolutionnaire, quelqu'un qui s'était battu pour améliorer le sort les diabétiques. Il fut beaucoup critiqué, ses idées furent parfois contestables, comme celles de tous les utopistes. Mais que ferions-nous sans imagination ?

 
  Henri Lestradet n'en manquait pas. Au début des années 5O, on soignait généralement le diabète avec des doses fixes d'insuline et un régime hypoglucidique. Pas de seringues jetables (et fines), ni d'autosurveillance, mais des hypo et des cétoses à répétition épuisantes. Déjà qu'on tenait à peine sur nos jambes ! Marcher jusqu'au laboratoire d'analyses chaque semaine était une sortie héroïque… Nous imaginer courant et riant, non, c'était IMPOSSIBLE tant qu'on ne guérirait pas. Henri Lestradet l'imagina, et détrôna le sacro-saint principe de l'époque : un traitement auquel le malade doit se conformer. Il le remplaça par un tout autre principe : un traitement conforme à la vie d'un bien portant. Et puisque les glucides sont nécessaires à la santé, il ne fallait plus les interdire mais en donner beaucoup. Ce fut une vraie révolution,

 
  Le professeur Henri Lestradet et l'Aide aux Jeunes Diabétiques s'inspiraient de la diabétologie américaine, Ils s'appuyaient aussi sur les réussites de quelques originaux (dont notre ami Pierre Massabie, fondateur de la Ligue des Diabétiques de France) qui donnaient des glucides à leurs diabétiques, leur apprenaient à analyser leurs urines, et à varier leurs doses d'insuline selon les besoins. Akéla n'inventait rien, mais son charisme, son enthousiasme, son entêtement à prouver qu'il avait raison, le mirent aux avant-postes de la lutte contre l'Ancien Régime qui garda longtemps de farouches partisans.

 
  C'était un combattant, médaillé de la Résistance, et aussi un grand pédagogue. En plongeant les enfants dans le scoutisme des colonies, il leur apprenait à jouer de leur trai-tement. De retour dans leurs milieux, les enfants, grossis et joyeux, démontraient qu'une vie de bien portant était POSSIBLE, même si, parfois, un malaise perturbait quelque peu. On crut d'abord à la victoire. Des diabétologues se ralliaient aux doses variables d'insuline avec surveillance des urines. L'idée du " régime libre " faisait frémir, mais après tout… Les années passant, la bataille reprit. Les enfants devenus des adultes, les fantaisies n'étaient plus permises. Beaucoup présentaient une rétinopathie. Haro sur le " régime libre " ! Soyons justes. Le " régime contrôlé " (quantité de glucides fixe et pesée) ne prévenait guère mieux la rétinopathie, après des années de diabète, en l'état de la panoplie d'ensemble du traitement encore imparfaite. Mais il est vrai qu'avec le " régime libre ", certains enfants s'empiffraient de sucreries et que des complications auraient pu rester moindres avec plus de sagesse. L'Utopiste croyait en la raison, persuadé que les enfants régleraient spontanément leurs prises alimentaires sur leurs besoins. On peut en douter, mais il est sûr qu'il entraînait les enfants à raisonner leur traitement.

 
 

Il professa d'autres idées surprenantes, À la fin des années 70 les bandelettes pour tes-ter la glycémie apparurent. Il s'opposa à leur usage quotidien, vantant la surveillance des urines qui donnaient " un vrai film " contre celle de la glycémie qui ne fournissait que " des instantanés trompeurs ". Mais la Révolution était faite, l'Ancien régime aboli dans tous les camps, et le Professeur Henri Lestradet avait vraiment été un très grand prof : il nous avait appris à réfléchir et à décider au mieux (même si on ne le faisait pas toujours). Ses anciens élèves furent sans doute les diabétiques à adopter le plus résolument les bandelettes

 
  Membre de l'Académie nationale de médecine, il mena une retraite active, toujours en campagne pour le meilleur des mondes, jusque dans la prévention du SIDA. Ses déclara-tions sur le préservatif trop peu fiable déconcertèrent. Certains y virent une dérive de son catholicisme. Mais sa foi était généreuse, et il ne supportait aucune interdiction absurde. Il fut l'un des premiers à prescrire la pilule, quand la plupart des médecins la refusaient aux femmes diabétiques, et à défendre leur droit aux joies de l'amour. Il est mort, ayant accompli un grand œuvre. Je ne vois pas de meilleure manière d'honorer sa mémoire que de continuer à progresser dans notre qualité de vie.