| |
"Éviter la douleur
est une chimère qu'il n'est plus possible de poursuivre aujourd'hui
". Telle est la phrase lapidaire que le grand chirurgien Velpeau
écrivait dans ses Nouveaux éléments de médecine opératoire en 1839.
Il est vrai que depuis très longtemps, médecins, et chirurgiens
étaient à la recherche d'un moyen qui leur permettrait de ne pas
faire souffrir leurs patients lors d'interventions chirurgicales
même mineures. À ce titre chaque humain avait expérimenté douloureusement
les soins du dentiste et ce n'est pas par hasard qu'on dit " menteur
comme un arracheur de dents ". À part le mensonge il n'y a rien
que le malheureux praticien puisse faire pour son patient. Depuis
l'antiquité bien des procédés sont utilisés sans beaucoup de succès
: les extraits d'opium et l'alcool étant les moins inefficaces.
En 1841,
trois ans après l'opinion définitive émise par Velpeau, un médecin
de campagne américain, Crawford Williamson Long, remet à l'honneur
une vieille préparation déjà utilisée par Paracelse, 400 ans plus
tôt, pour traiter l'asthme : l'oxyde d'éthyle ou éther. Il l'utilise
en le faisant inhaler par ses patients qui doivent subir des opérations
de petites tumeurs, des amputations de doigts ou d'orteils. Modeste,
C.W.Long ne publie pas ses observations, ce qui le privera du bénéfice
de sa découverte.
À la même époque vivent en effet à Boston un médecin, chimiste,
nommé Charles Thomas Jackson et un dentiste inscrit en médecine
à Harvard : Williams Thomas Morton, qui est à la recherche d'un
produit contre la douleur pour améliorer le recrutement de sa clientèle.
Les deux hommes se connaissant, c'est auprès de Jackson, fort instruit,
que Morton prend avis. Jackson, qui a déjà traité quelques-unes
de ses clients au moyen de gouttes et de vapeurs d'éther, conseille
à Morton le même procédé. Afin d'améliorer l'administration de l'éther
gazeux, Morton imagine un appareil avec valve et soupape. L'appareil
est si efficace que Morton tente avec acharnement de convaincre
un grand patron de l'utiliser.
Le 17 octobre 1846, dans la grande salle d'opérations du Massachusetts
General Hospital, le professeur John Collins Warren accepte d'opérer,
avec l'appareil de Morton, un jeune peintre Gilbert Abbott, atteint
d'une tumeur de la nuque. L'intervention sous anesthésie générale
réussit: le patient qui émerge des brumes de l'éther n'a rien senti.
Alors, le chirurgien devient célèbre lorsque, se tournant vers la
salle, il prononce ces mots : " Gentlemen, this is no hambug ! ",
ce qui signifie : ce n'est pas une blague ! Une formidable ovation
s'élève de la salle, ce qui emplit Morton d'une légitime fierté.
A partir de ce moment
une âpre bataille oppose Morton à Jackson pour reconnaître celui
qui est le vrai père de l'anesthésie. Jackson reconnaîtra l'antériorité
de C.W.Long mais non celle de Morton. Ce n'est que beaucoup plus
tard que l'Académie des Sciences reconnaîtra que l'idée de l'anesthésie
à l'éther appartient à Jackson et l'exécution à Morton.
La découverte des autres agents anesthésiants est pratiquement contemporaine
de l'éther. En 1844 un autre dentiste américain, Horace Wells, expérimente
les effets du protoxyde d'azote, encore appelé gaz hilarant. Malgré
de nombreuses interventions auprès des autorités scientifiques américaines
puis européennes, personne ne veut reconnaître l'importance du travail
de Wells. Desespéré, ruiné, il se suicide en 1847 en s'ouvrant les
veines dans son bain, tout en s'anesthésiant… à l'éther.
La même année, en 1847, Sir James Simpson d'Edimbourg utilise le
chloroforme, pourtant connu depuis quinze ans. Il faudra attendre
1928 pour que le gaz cyclopropane soit employé.
Enfin nos anesthésistes actuels emploient d'autres substances telles
que les tranquillisants, les sédatifs et les paralysants musculaires
comme le curare.
C'est l'astucieuse combinaison de ces produits qui a permis, en
supprimant la douleur, l'essor de la chirurgie actuelle.
Les techniques
très perfectionnées de l'anesthésie ont largement démenti Velpeau.
Mais, bien que les accidents actuels soient pourtant bien plus rares
que du temps de l'éther ou du chloroforme, la peur de souffrir a
souvent fait place à la peur de ne pas se réveiller.
|
|